DUPLESSIS' ORPHANS


Le Québec de la « grande noirceur » traitait ses orphelins de fous

Mis à jour le mardi 2 mai 2000

MONTRÉALde notre correspondante

Bruno Roy est écrivain, titulaire d'un doctorat en littérature française et d'un dossier médical d' « arriéré mental ». Il sera l'une des vedettes du documentaire de l'Américain William Gazecki qui sortira vers la fin de l'année et racontera des histoires d'enfants semblables à la sienne. Celles des « Orphelins de Duplessis », du nom du premier ministre du Québec Maurice Duplessis (1936-1939 et 1944-1959), à l'époque dite de la « grande noirceur », quand la puissante Eglise catholique imposait aux filles-mères d'abandonner leurs enfants aux mains de religieuses qui dirigeaient des orphelinats-pensionnats.

L'Eglise manque alors d'argent pour faire fonctionner ces établissements, subventionnés par Québec. Douze d'entre eux, dont l'orphelinat Mont-Providence à Montréal, sont transformés par arrêtés en « hôpitaux pour le traitement des idiots et des séniles », ce qui permettait de profiter de subventions trois fois plus élevées, accordées par Ottawa, l'Etat fédéral... Des médecins falsifient les dossiers médicaux des enfants, qui deviennent subitement « arriérés, débiles ou déficients ». « A partir d'aujourd'hui, vous êtes tous fous », s'entendent dire plusieurs d'entre eux. Ici commence leur calvaire. Des barreaux sont fixés aux fenêtres. On les mêle à des adultes. Les soeurs-infirmières remplacent les soeurs-enseignantes. Et c'est la valse des électrochocs, lobotomies, camisoles de force, isolements de longue durée, traitements qui dureront jusqu'au début des années 60.

Illettrés et assistés sociaux pour la plupart, ils ont aujourd'hui soixante-cinq ans en moyenne. Il y a à peine sept ans qu'ils revendiquent, en groupe, réparation pour les « dommages » subis. Bruno Roy a pris la tête du mouvement. Porte-parole du Comité des orphelins de Duplessis, il se bat pour obtenir des indemnisations individuelles du gouvernement québécois, des excuses publiques de l'Eglise et une révision des dossiers médicaux falsifiés. Mais, dit-il, « la conspiration du silence dure toujours ».

L'affaire embarrasse les autorités médicales et l'Eglise. Des soeurs « exécutantes » acceptent mal d'être montrées du doigt. La hiérarchie ecclésiastique ne veut pas entendre parler de mea culpa. S'excuser auprès des orphelins de Duplessis, ont dit les évêques québécois l'automne dernier, « constituerait un désaveu du travail historique accompli dans des conditions difficiles par les communautés religieuses », alors que la faute originelle revient aux parents biologiques de ces enfants ! Quant à payer, pas question, car l'Eglise a « déjà donné beaucoup ».

A Québec, c'est l'impasse depuis que, en mars 1999, le premier ministre Lucien Bouchard a offert des excuses officielles à ces faux malades mentaux, tout en refusant une enquête publique et des indemnités individuelles. Il a mis sur la table 3 millions de dollars canadiens (2,2 millions d'euros) pour un fonds d'aide collective. Le Comité des orphelins de Duplessis a refusé cette offre, jugée contraire à la principale recommandation d'un rapport du « protecteur du citoyen », Daniel Jacoby : donner des compensations individuelles (pour un total de 60 à 100 millions de dollars canadiens) équivalant à celles offertes dans le passé, en Ontario et en Alberta, à des femmes ou enfants ayant subi des abus physiques ou sexuels dans des institutions.

Anne Pélouas



Le Monde daté du mercredi 3 mai 2000
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