DUPLESSIS' ORPHANS

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Le mercredi 31 mars 1999


Le Devoir - Orphelins de Duplessis: l'ex-ministre Lazure déplore l'attitude du gouvernement

Louise Leduc

«Le gouvernement Bouchard n'est pas correct.» Tel est le constat que fait l'ex-ministre et psychiatre Denis Lazure, déçu que ses anciens compagnons d'armes péquistes aient oublié leurs revendications au gouvernement libéral en 1991 et 1992 en faveur des orphelins de Duplessis. «Quand ils étaient dans l'opposition, les péquistes réclamaient des excuses aux orphelins de Duplessis, une enquête publique et des compensations.»

Aujourd'hui, soutient celui qui a été ministre des Affaires sociales de 1976 à 1981, «le gouvernement du Québec se met au neutre et fait probablement faire ses propres sondages pour peser l'opinion publique».

Péquiste des premières heures, Denis Lazure ne va pas jusqu'à renier son parti pour son attitude qu'il soupçonne attentiste. «Ça m'incite plutôt à redoubler d'effort pour le convaincre d'offrir une indemnisation aux orphelins de Duplessis.»

Quand il rencontre les Louise Harel, Pauline Marois et Bernard Landry, le Dr Lazure dit ne pas manquer de leur rappeler leurs demandes passées.

Le 4 mars dernier, le premier ministre Lucien Bouchard offrait, en grande première, des excuses officielles aux orphelins de Duplessis, au nom du Québec, tout en leur destinant un fonds d'aide de trois millions. Ces mesures n'étaient assorties d'aucune promesse d'enquête publique, non plus que d'une indemnisation en réparation à tous ceux étiquetés à tort de «débiles mentaux».

L'offre de Lucien Bouchard aux orphelins de Duplessis a-t-elle fait l'unanimité au sein de ses troupes? «Lucien Bouchard exerce un grand ascendant sur ses députés», se contente de laisser tomber le Dr Lazure avec un large sourire.

Denis Lazure, qui pratique toujours la psychiatrie à l'hôpital Louis-Hippolyte-LaFontaine, part d'une hypothèse de base toute simple. «La population québécoise est généreuse. Qu'il s'agisse des pertes causées par le verglas ou des inondations ou encore d'erreurs judiciaires, la population est d'accord avec l'indemnisation, comme en témoignent les sondages réalisés lors de récentes émissions d'affaires publiques», rappelle celui qui était, jusqu'en janvier, président de l'Office des personnes handicapées.

Il rappelle notamment que «le Québec ne s'est pas plaint quand il a dû donner 75 des 300 millions versés par le Canada aux Japonais internés pendant la guerre».

Un petit rappel historique s'impose ici. Comme le rappelle un document officiel signé en 1988 de la main de Brian Mulroney, «pendant et après la Deuxième Guerre mondiale, des Canadiens d'origine japonaise, citoyens de notre pays pour la plupart, ont eu à souffrir de mesures sans précédent prises par le gouvernement du Canada. [...] Le déplacement et l'internement de Canadiens japonais au cours de la Deuxième Guerre mondiale, ainsi que leur déportation et leur expulsion au lendemain de celle-ci, étaient injustifiables.» Pour ces mauvais traitements, chacun des Japonais concernés a reçu 21 000 $.

Entre autres exemples, Denis Lazure cite aussi les indemnisations versées aux enfants autochtones de l'Ontario, de la Saskatchewan et du Manitoba, placés dans des internats protestants dans les années 40 et 50, de même que les dédommagements versés conjointement par l'Église catholique et le gouvernement ontarien aux orphelins d'Alfred.

La croisade de Denis Lazure pour les orphelins de Duplessis ne date pas d'hier. Déjà, en 1962, ce fondateur du département de psychiatrie de l'hôpital Sainte-Justine faisait partie de l'équipe de trois médecins qui rédigèrent le rapport de la Commission d'étude des hôpitaux psychiatriques du Québec. Il fut ensuite directeur de l'hôpital Rivière-des-Prairies, puis de l'hôpital Saint-Jean-de-Dieu, et son chemin croisa tout au long de sa carrière des orphelins de Duplessis, qu'il embaucha même dans l'un ou l'autre des établissements qu'il a dirigés.

Les offres de Québec, nettement insuffisantes aux yeux de Denis Lazure, n'ont pas manqué de diviser la société québécoise en deux et d'écorcher au passage quelques-unes de ses principales institutions.

L'Église en a d'ailleurs pris pour son rhume, et non sans raison, selon Denis Lazure. «Les dirigeants de l'Église manquent de courage et de compassion. N'est-ce pas son rôle que de protéger les plus démunis, les plus défavorisés? Au Québec, comme ailleurs en Amérique du Nord, on est loin d'être suffisamment engagés socialement. On est loin des prêtres ouvriers français.»

Et si Denis Lazure refuse de montrer du doigt une institution plutôt qu'une autre, il désespère de voir l'Église, nommément l'Archevêché, nier son implication. «Les religieuses avaient eu la bonne idée de mettre sur pied un institut médico-pédagogique, le Mont-Providence, mais entre 1950 et 1953, il devint un gouffre financier qui leur fit perdre un million. Un financement fut trouvé entre Maurice Duplessis et le cardinal Léger: si l'endroit était transformé en hôpital psychiatrique, les religieuses allaient recevoir 2,50 $ par jour [par patient]. Plus il y avait d'enfants, plus ça rapportait aux religieuses. C'est ainsi qu'au moment de l'enquête, en 1961, il y avait 1000 enfants au Mont-Providence et un seul psychiatre.»

Oui, l'Église doit offrir un dédommagement aux orphelins de Duplessis, conjointement avec l'État. «Je ne peux pas croire que l'Église catholique a dilapidé toutes ses économies dans le Marché central! Il doit bien lui en rester quelques-unes... », poursuit-il en faisant référence à la malheureuse aventure financière des Surs du Bon Pasteur.

À la défense de Jacoby

Au cours des dernières semaines, le Protecteur du citoyen, dont les recommandations de janvier 1997 étaient très généreuses à l'endroit des orphelins de Duplessis, a aussi été écorché. À tort, selon Denis Lazure. «En dévalorisant le rapport de Daniel Jacoby, le gouvernement et certains chroniqueurs s'en sont pris à une importante institution québécoise importante avec une déconcertante facilité. C'est trop facile, pour ces tout-puissants, de discréditer le Protecteur du citoyen, en place pour aider les plus démunis.»

Dans toute cette tragédie, note encore Denis Lazure, ce sont cependant les médecins qui s'en tirent le mieux. «Les médecins sont craints tout autant qu'estimés par la population, qui les place toujours au sommet des professions les plus valorisées dans les sondages.»

N'empêche, le Collège des médecins, par tous les diagnostics sans fondement qui ont été posés, a nécessairement aussi ses torts, qu'il est venu bien près de reconnaître, selon Denis Lazure. «Selon mes renseignements, les médecins s'apprêtaient à présenter leurs excuses quand s'est produit un changement de garde à la présidence. Depuis, on nage en plein flottement.»

Pendant ce temps, le Comité des orphelins de Duplessis, mené par Bruno Roy, continue de ruer dans les brancards et de refuser l'enveloppe de trois millions du gouvernement Bouchard, jugée humiliante parce qu'insuffisante.

C'est là une erreur que de la refuser, juge Denis Lazure. «Bruno Roy devrait prendre l'argent et constituer un comité itinérant de gens de tous les milieux, prêts à parcourir le Québec pour expliquer la question aux citoyens. Plus la population sera mise au courant, plus elle sera favorable aux orphelins de Duplessis.»

Pourraient-ils voir une enveloppe-surprise leur apparaître, quelque temps avant les prochaines élections provinciales? «Non, ça, je ne le crois pas. Les deux partis ont tout de même un minimum de respect pour eux. Ils n'en feront pas un enjeu électoral», conclut Denis Lazure.

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