DUPLESSIS' ORPHANS

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Le mardi 2 mars1999


Les orphelins protestent... puis nuancent

Louise Leduc

Pas question de charge aveugle
contre l'Église, pas plus que de nier les faits

Contre Mgr Jean-Claude Turcotte, qui doute encore des faits mêmes et nie toute responsabilité de l'Église, les orphelins de Duplessis en ont gros sur le coeur. Hier, ils ont voulu lui prouver, quelques minces dossiers médicaux à l'appui, qu'ils ne font pas dans la fabulation collective. Cependant, nuance le porte-parole des orphelins de Duplessis, Bruno Roy, loin de lui l'idée d'y aller d'une charge aveugle contre l'Église entière.

«La majorité des religieux ont été corrects», lance le porte-parole du groupe, Bruno Roy, en pleine conférence de presse destinée à faire témoigner des orphelins de Duplessis et à rendre publics quelques-uns de leurs dossiers.

Si les orphelins de Duplessis ont jugé cette autre sortie publique nécessaire, c'est qu'ils ont été piqués au vif par les récents propos de Mgr Turcotte, qui a publiquement remis en question, voire nié, l'ampleur des mauvais traitements infligés aux orphelins de Duplessis.

Plus encore, ils voulaient rappeler que tout cela n'était pas considéré comme normal, même en plein obscurantisme duplessiste. «À preuve, le journaliste Gérard Pelletier avait publié une série de 23 articles sur le sujet dans Le Devoir», de répliquer Bruno Roy.

Oui, ont rappelé les orphelins de Duplessis, quelques-uns d'entre eux ont été victimes d'agressions sexuelles dans les années 40 et 50, derrière les murs bien épais d'asiles où bon nombre d'enfants ont été internés sous de faux diagnostics médicaux.

Hervé Bertrand est l'un de ceux-là et hier, il est venu raconter comment il a été sodomisé à plusieurs reprises par un gardien. «Je m'en suis plaint aux religieuses, rien n'a été fait pour que ça cesse. Plus tard, j'ai déposé une plainte à la Sûreté du Québec. Et là, on m'a demandé pourquoi j'avais été consentant.»

Dans la foulée, Clarina Duguay a raconté avoir subi semblables traumatismes. Les faux diagnostics, les agressions sexuelles, la camisole de force, elle a aussi connu tout cela.

À la conférence de presse, plusieurs journalistes ne voulaient obtenir qu'un seul chiffre: le nombre de victimes d'agressions sexuelles.

Ce chiffre, personne ne peut le donner, a expliqué Bruno Roy. «Nous n'avons jamais dit que ces actes ont été commis par une majorité de religieux, mais c'est ce qu'on nous a fait dire. Ce faisant, on a commis une seconde injustice.»

Et au-delà de ces agressions sexuelles subies par quelques-uns, a insisté le psychologue Jean Gaudreau, professeur titulaire à la faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal, il y avait surtout tout un système néfaste pour chacun de ces enfants. «On oublie trop souvent un fait capital, celui que des centaines d'enfants ne sont pas allés à l'école, même si elle était obligatoire depuis 1943. Ils sont sortis des institutions complètement ignorants, incapables de lire et d'écrire. Non, il n'y avait pas que les agressions sexuelles.»

Jeune psychologue entré au Mont-Providence en 1961, Jean Gaudreau a pu constater avec quelle légèreté étaient établis les diagnostics. «Le quotient intellectuel de ces enfants était établi à 80, alors qu'il est en moyenne de 100. Mais pourquoi obtenaient-ils de pareils résultats? Parce que pour établir leur quotient intellectuel, on évaluait entre autres leur vocabulaire. Nommément, on leur demandait de reconnaître un réfrigérateur, un poêle. Or, sous-stimulés culturellement et intellectuellement, confinés à des cafétérias, ils n'en avaient jamais vu, de ces appareils électroménagers!»

Et pourquoi pareils diagnostics? Parce qu'en multipliant les asiles, les communautés religieuses pouvaient ainsi obtenir des fonds gouvernementaux, estime Jean Gaudreau.

Les démarches des orphelins de Duplessis, qui espèrent excuses et réparations de l'Église et de l'État de même qu'une enquête publique, ne se font pas sans heurter les communautés religieuses et leur sympathisants. Et la réplique n'a pas tardé.

Dès hier, sur les fils de presse, Vincent de Villiers, qui se dit lui-même orphelin de Duplessis, s'est dissocié de la démarche du groupe de Bruno Roy. «Le Comité des orphelins et des orphelines de Duplessis est formé d'une centaine de personnes, alors qu'ils disent en représenter 3000. Je ne fais pas partie de ce groupe. J'ai aussi été étiqueté débile mental. Et puis? Ça ne m'a jamais empêché de fonctionner dans la vie. C'est une question d'attitude. J'ai décidé d'avancer et de ne pas regarder en arrière.»

M. de Villiers estime même avoir beaucoup reçu des religieuses. «Les Soeurs nous ont logés, nourris et nous ont donné les outils et les moyens pour nous permettre d'intégrer la société.»

Et Mgr Jean-Claude Turcotte, dans tout cela? Il s'est envolé pour Rome, hier, pour un séjour de deux semaines.

Les orphelins de Duplessis, qui souhaitent toujours le rencontrer, pourront tout de même se consoler à la pensée que leur histoire ne restera pas sans écho. Leur conférence de presse d'hier a même été couverte par le New York Times.

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